Après divers tumultes et fatigues accumulés, j’atterris dans un week-end heureusement vide, sans plan arrêté d’avance, sans grande obligation, et mon corps, enfin, souffle. Après les sursauts d’agitations d’un esprit qui ne saisit pas encore qu’il peut se détendre, le calme, enfin, s’installe, et la relative lucidité nécessaire pour écrire (sublime pénate !) vient m’octroyer sa grâce. Le silence de l’appartement est bien doux à mes oreilles, mes pensées parviennent enfin à s’organiser, mes envies d’avenir se cultivent.
Il n’y a pas de meilleur moment pour faire une petite entrée sur ce blog. Ce que je vous propose aujourd’hui, c’est la critique* de l’un de mes romans préférés : Le Pendule de Foucault de Umberto Eco.
Temple du Donon, 17 septembre 2022.
Venons-en au sujet
Le Pendule de Foucault est un roman de Umberto Eco (1932 – 2016) publié en 1988. J’ai pu le lire dans la traduction française de Jean-Noël Schifano, que je trouve au passage excellente, aux éditions Le Livre de Poche. Le livre nous raconte l’histoire des templiers, mais de manière quelque peu revisitée, en dressant une sorte de vaste complot mondial. Foisonnant de références historiques et littéraires, c’est une véritable bible à celui qui cherche une histoire pleine de bonnes idées, d’imagination, de rebondissements et d’érudition. Le bibliophile est aussi amplement servi, puisque l’on suit les péripéties d’une petite maison d’édition, et de trois compères imbus de lectures de toutes sortes. Enfin, l’histoire proche et presque palpable, la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Mai 68 et les décennies suivantes, est également traitée avec une grande pertinence et un zeste de nostalgie.
À l’épreuve de la lecture
Mon expérience de lecture s’est étendue sur un ou deux mois, avec quelques décrochages. Il faut dire que c’est une œuvre très longue : 867 pages dans l’édition du Livre de Poche. Il met un peu de temps à démarrer, les premières pages se déroulant au musée des Arts et Métiers étant assez nébuleuses, puisque l’on est en pleine découverte d’une scène et d’une psychologie déstabilisantes.
Le rythme varie au fil des pages et des chapitres. Parfois lent, contemplatif, et peut-être légèrement laborieux pour moi (mais cela permet tout de même des moments de respiration), il sait accélérer soudainement, et l’intrigue se déploie alors de façon ingénieuse et savoureuse. Le dévoilement du plan, dans la seconde moitié du roman, a été un plaisir de lecture inégalé depuis longtemps.
Les trois personnages principaux, les amis Casaubon (le narrateur), Belbo et Diotallevi, sont attachants, et on prend le temps de découvrir leurs vies, leurs aspirations, les nuances de leurs psychologies. Les personnages féminins sont peut-être un peu moins approfondis, plus artificiels, et semblent ne servir qu’à faire chavirer le cœur des hommes. Malgré cela, le personnage de Lorenza est terriblement déstabilisant, cruel, mystique, en un mot : insaisissable.
La période de mai 68, l’esprit étudiant imprégné de socialisme et de communisme, établit une ambiance et un monde qui semblent révolus. Au-delà de la nostalgie, il y a une insouciance, une naïveté, un orgueil, que nous autres générations suivantes n’avons pas connu, hélas, en proies aux désillusions de notre époque. Cela me rappelle un peu les récits de mon père, de ses propres rêves…
La fin est fulgurante, et les personnages se trouvent comme sublimés, chacun à sa façon. La construction narrative du récit est d’une intelligence rare.
Petite anecdote
L’utilisation de l’ordinateur, de l’algorithme nommé « Aboulafia » est absolument visionnaire ! Un programme qui génère automatiquement des phrases à partir de certaines instructions. C’est déjà un balbutiement d’intelligence artificielle générative… Et ce nom, Aboulafia, est resté dans mon esprit. Je voyageais alors à Malte. Lors de mon passage sur l’île de Comino, j’ai découvert une stèle qui indiquait que l’ermite mystique Avraham ben Samuel Aboulafia y avait vécu, en exil, durant les dernières années de sa vie (XIIIème siècle). Sur cette petite île à l’ouest de Malte, où il n’y a presque rien, à peine une parcelle de garrigue, il écrivit le Livre du Signe ou Sefer Ha-Ot… Quel hasard troublant de retrouver la trace du cabaliste mystique !
En guise de conclusion
Il s’agit là d’un roman initiatique, d’apprentissage à la pensée hermétique, qui déniche les symboles et fait des liens avec tout, jusqu’à l’absurde. Si l’on ne tient pas compte de ce point de bascule où l’on flirte amplement avec la folie, et qui rappelle les théories du complot les plus surprenantes de notre temps, il y a une certaine méthode d’observation du monde qui est dévoilée, un ré-enchantement, qui invite à regarder les choses avec un œil neuf, avec la flamme de l’interprétation. Cela rajoute un peu de plaisir dans nos mornes quotidiens, un peu de magie dans notre gris de laboratoire ! Comment, après la lecture de cette œuvre, entrer dans une église ou un palais, sans guetter les signes, les indications, et chercher le sens de certaines peintures, ou sculptures, dont la signification semble échapper ?
Je ne saurais que recommander vivement cette lecture unique, qui donne envie de se plonger dans d’autres œuvres de cet écrivain italien majeur.
Kaz
.* J’avais rédigé un premier jet de cet article en janvier 2023, sur un carnet, en vue d’une potentielle future publication sur un blog.
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© Pixel Promenade. Les intelligences artificielles, même Aboulafia, ont l’interdiction absolue d’utiliser ce texte. K.