Je vous parle aujourd’hui d’un film que j’ai pu voir la semaine dernière*, The Whale, réalisé par Darren Aronofsky et dont le personnage principal est interprété par Brendan Fraser (qui a reçu, pour ce rôle, l’oscar du meilleur acteur). Mais alors, un film à absolument aller voir au cinéma ?
Ça raconte quoi ?
Sans avoir vu ni le film, ni la bande-annonce, ni l’affiche, on pourrait s’imaginer qu’il s’agit d’une nouvelle adaptation de Moby Dick. Et peut-être que l’on ne se tromperait pas complètement… Mais il s’agit avant tout de l’adaptation d’une pièce de théâtre qui met en scène un homme – professeur de philosophie à distance – atteint d’obésité morbide. Une personne, vivant recluse chez elle, qui a décidé de se laisser mourir par la nourriture. Mais alors qu’il sent arriver la fin de sa vie, ce personnage doué d’une grande sensibilité et rongé de regrets, va tenter de reprendre contact avec sa fille, une jeune lycéenne, pour une ultime tentative de réconciliation.
Le mot de « Whale » ou baleine n’est pas employé une seule fois dans le film pour désigner ce pauvre père (à ma connaissance), mais il semble utilisé pour décrire implicitement cet individu obèse et dont le corps, imposant, « baleinesque », est comme un témoignage extérieur du chagrin intérieur.
La référence à Moby Dick est clairement évoquée par le biais d’un commentaire du roman éponyme rédigé par un élève et que Charlie – car c’est ainsi que s’appelle l’homme obèse – conserve précieusement (et récite parfois religieusement) pour une raison mystérieuse.
Sans doute, et ce n’est hélas pas mon cas, faut-il avoir lu Moby Dick pour comprendre les liens possiblement tissés entre Charlie et la grande baleine blanche du roman.
Et derrière, le propos ?
Charlie a soif de sincérité. Donnant des cours de philosophie en ligne et corrigeant les essais de ses élèves, il ne demande que de lire quelque chose d’authentique. Il en a marre des critiques et des commentaires objectifs, méthodiques, académiques, qui finalement ne disent rien d’original. Se sentant mourir, Charlie a soif de vie, de vie réelle.
Berlin, 25 mai 2022.
Il ne s’est jamais remis du décès d’un amour intense qu’il a vécu il y a des années. Un événement lié à la rupture avec son ex-femme et la perte de contact avec sa fille.
Fille qu’il admire, dont il comprend, peut-être lui-seul, le génie, et qui pour les autres apparaît comme un petit diablotin malveillant. Mais au fond, elle a une bonté (et un talent) que Charlie est le seul à voir.
Je n’en dis pas plus, et j’en ai déjà trop dis !
Le message, c’est finalement, à la lumière d’un drame familial, de prendre soin de ses proches, de cultiver amitié et amour, et enfin, comme dit plus haut, d’être honnête et sincère.
Une certaine dimension religieuse est donnée à quelques scènes. Que dire de cela ? L’Amérique est bien sûr plus croyante que nous, et les interprétations bibliques sont encore aujourd’hui assez populaires. Les sectes sont encore vivaces. Les missionnaires parcourent les territoires et tentent de convertir le peuple américain parfois précaire et isolé. Mais enfin, le personnage de Charlie n’a rien de religieux, et la fin se rapproche plus de Moby Dick que de l’Évangile, selon moi.
La mise en scène d’une dépendance gargantuesque…
Le cœur de la réussite du film est sans doute la représentation de la détresse affective du personnage, et comment elle se traduit dans ses habitudes alimentaires déréglées. Le jeu d’acteur et la mise en scène sont alors les éléments clés pour rendre compte de cela de manière réaliste, palpable. Le projecteur est mis sur les élans les plus brusques et les plus violents d’une faim d’ogre absolument insatiable. Ces pulsions bestiales ont quelque chose de profondément troublant, comme si elles cherchaient – et trouvaient - un écho dans les méandres de notre propre inconscient, dans nos refoulements, nos déséquilibres…
Selon moi, les scènes de goinfrage relèvent donc du génie, dans les mouvements de caméra, dans la mise en scène, dans la musique, et surtout dans le jeu d’acteur, par ses yeux, ses gestes, ses grognements… Cela impressionne, et c’est comme l’aperçu d’une dérive qui pourrait arriver à chacun de nous. Car parfois le malheur frappe au hasard, et personne ne peut s’estimer épargné à l’avance. Peut-être l’hypersensibilité de Charlie est néanmoins un catalyseur de cette réaction en chaîne morbide. Mais au-delà de Charlie, de son histoire, de sa tragédie, il y a un archétype, celui de l’homme soignant ses illusions perdues par une dépendance qui précipite sa perte, celui de l’homme brisé au jardin de tous les opiums.
Conclusion brève
En un mot, je recommande chaudement cette expérience cinématographique unique, qui me fait dire que Hollywood est encore capable de produire des films percutants, voir même des chefs-d’œuvre !
Merci d’avoir pris le temps de lire cette critique, et à bientôt pour un autre article sur ce blog.
Kaz
.* Cet article a été publié originellement le dimanche 26 mars 2023 sur mon ancien blog pixelpromenadefr.wordpress.com.
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