Pour aujourd’hui, une petite chronique littéraire qui hiberne depuis longtemps déjà dans mon dossier d’articles en réserve et à publier. Je vous y parle de ma lecture de La Chute de Camus, des souvenirs que cela a fait surgir en moi, et de mes impressions. C’est un texte qui me tient particulièrement à cœur, j’espère que la lecture vous sera plaisante ! Comme il est assez long, il sera publié en deux parties, et la seconde partie sera mise en ligne la semaine prochaine. Bonne lecture !
« Peut-on vivre sans religion ? Alors pourquoi vivre ? En vue de quoi travaillerais-je ? En vue de quoi aurais-je de la pitié, du courage, de la générosité, de la conscience et de la droiture, moi qui suis seule dans l’univers, s’il n’est point dans l’univers un Être suprême, intelligent et plein d’amour, qui me juge, qui m’approuve, qui m’aide, me préserve et me bénisse ? »
Consuelo (1842), Chapitre XXXVII (Georges Sand)
Ce matin, en ce jour férié (11/11/2025), ma tête est lourde, cherchant le repos d’un manque de sommeil accumulé depuis trop longtemps, et que ce pauvre petit jour ne saura compenser.
Je reste pourtant éveillé, avec cette soif de l’éveil, de voir, de lire, d’être transporté.
Une tasse de café, suivie d’une deuxième, quelques carreaux de chocolat, et je m’allonge dans mon lit-canapé, dans ce petit salon qui est pour moi un sanctuaire.
Sur l’un des murs, deux étagères pleines de livres. La moitié de ces livres sont les miens. Si peu que j’ai déjà lu ! Si peu dont me je souvienne !
Et pourtant, cette vue est rassurante. Le livre, comme profonde méditation, une torpeur qui est moins et pourtant plus que l’éveil, ce pseudo-repos qui ralentit la cadence du cœur, est une drogue de l’esprit qui me paraît encore irremplaçable. Et j’en ai, devant moi, plusieurs centaines ! Tant de promesses ! Peut-être moins des joies que des instants savoureux de recroquevillement, d’échappatoire du présent, du réel, pour trouver le plaisir immobile de la pensée oubliant le corps.
Je dois avouer que je vois la littérature comme l’art absolu, utilisant comme trépied magique la langue, la langue mobile, évolutive, mutante, pleine d’une infinité de possibilités. Explorer la langue, développer son imaginaire, ses réflexions, et chaque nouveau mot, chaque nouvelle forme, comme une nouvelle couleur sur la toile féconde et généreuse de notre vie intérieure.
Kehl, 13 juillet 2022.
Ce matin, je termine ma lecture de La Chute, petit roman d’Albert Camus, publié en 1956. Roman « à lire » comme on en a tous eu l’écho, n’est-ce pas ?
Ou plutôt, devrais-je parler de relecture. Ce livre, je me rappelle, je l’ai acheté moi-même quand j’étais en première, au lycée.
Je l’ai acheté, oui, personne n’a dû me l’offrir. Comme la plupart de mes livres. Mais j’ai toujours été très sensible au conseil de lecture. Surtout venant d’un professeur de français. Alors, lorsque ce dernier disait « Il faut avoir lu La Chute de Camus », je prenais cela comme une vérité profonde, promesse d’une révélation transformatrice de l’être, transcendante, oui, je prenais cela comme un ordre subtil, à exécuter sous peine de vivre dans une ignorance que l’on aura délibérément choisie, car ignorant ce trésor d’or…
Mais je ne sais plus si c’était sous le conseil de mon professeur de français de seconde ou de première que j’achetai La Chute.
En première, je préparais le bac de français et nous étudiions L’Étranger. C’était un livre que je me souviens être complexe, mais que notre professeur, par une passion sans doute toute personnelle, nous avait rendu palpable, compréhensible, et même appréciable. Cet autre petit roman, tout dénué d’émotion lui aussi, écrit par ce romancier-philosophe à la plume d’apparence si aride, je l’avais, il me semble, compris, dans un effort notable, à l’aide précieuse de cet enseignant, et sous l’émulation de l’admiration un peu snob de certains camarades de classe.
Pourtant, rien ne me permettait de comprendre ce roman, dans ma vaste inculture de la vie et de la littérature. Car je crois maintenant que pour comprendre – et sans doute savourer – toutes les déconstructions littéraires et philosophiques du vingtième siècle, il faut avoir un petit bagage dix-neuvième. Et puis avoir fait un peu de chemin à l’école de la vie.
Il est sans doute trop tôt, pour la majorité des lycéens, de lire ce genre de littérature (oserais-je dire « déconstruite »?) sans avoir d’abord joui des assises solides des romans fleuves romantiques…
Toujours est-il que Camus, cet écrivain complexe, me paraissait alors accessible, et j’avais seize ans, bientôt dix-sept…
Mais le bac de français approchait, et je voulais me préparer pour les épreuves écrite et orale. Dédaignant un peu trop les réelles compétences d’analyse, j’investissais de l’énergie dans l’acquisition d’un peu de culture littéraire supplémentaire, afin de pouvoir lancer des références à tout va, et tant pis si ce n’était pas tout à fait pertinent, car j’avais alors compris qu’à dix-sept ans, il suffisait de prononcer quelques mots magiques pour gagner des points. Au détour d’une phrase, d’un discours, un « Hermann Hesse », un « Alfred de Musset », et même un « Stanley Kubrick », sans crier gare, pouvait faire douter un professeur, et dans le bénéfice de ce doute, concéder des points. Il fallait sous-entendre, par de petits indices feints, une (potentielle) vaste culture littéraire, qui était pourtant de la fumée aux yeux, et la partie immergée de l’iceberg n’existait pas, en réalité.
J’avais aussi espoir que ces lectures allaient faire toutes seules le travail de laborieuses études et analyses de textes. Que j’allais, inévitablement, en ressortir grandi. Je me rendis alors dans mon cher Gibert Joseph acheter La Chute de Camus. J’avais un bon budget pour acheter des livres, et à l’époque, comme je lisais assez peu, ce budget était amplement suffisant pour couvrir ma faible soif de lettres, et de m’assurer un programme forcé de lecture pour les prochaines décennies…
Et puis, dans la période de révision du bac de français, je me retrouvais dans mon lit, dans ma petite chambre d’adolescent, ce livre à la main, La Chute. La quatrième de couverture, dans l’édition que j’avais, révélait déjà la scène centrale du livre, par un petit extrait tiré du texte. La scène qui dit finalement tout, et qui me donnait une clé de compréhension essentielle de l’œuvre. Mais au-delà de cette quatrième de couverture, de cette clé essentielle, le roman m’a alors été complètement inaccessible. Sorti du carcan bienveillant et pédagogique de la salle de français, j’étais incapable de lire ce genre de littérature. Il n’y avait, par ailleurs, pas d’introduction, pas de notes, pas de dossier pour aider à la lecture le pauvre adolescent démuni que j’étais.
Les mots défilaient dans ma tête sans laisser de trace, et je ne suis même pas sûr, aujourd’hui, d’en être venu à bout. Comble amusant, je dois l’avouer, cette pensée d’avoir lu un livre sans le lire, sans rien retenir, cet acte absurde, sans doute ignorant des processus plus profonds de la mémoire, mais faire cela avec de la littérature absurde justement !
Il aura fallu attendre plus de dix ans avant que je n’ose rouvrir le roman…
La suite la semaine prochaine.
Kaz
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