7 mai, fin de journée. Le temps s’est soudainement rafraîchi, et ce pull que l’on croyait rangé pour la saison nous enveloppe à nouveau. La petite tisane au thym citronné infuse tranquillement en laissant échapper un filet de vapeur s’élevant, d’une couleur fine et pâle, dans l’air, avant d’expandre et de disparaître. Et parfois je me réchauffe les mains en tâtant le mug encore chaud. Mais voilà que le soleil sort de nouveau, et sa chaleur diffuse et envoûtante se déverse dans le salon. Suis-je arrivé au bout de cette course inattendue de ce début de mois ?
8 mai, 8 heures du matin, dans le grand bassin de la piscine de mon quartier. Malgré une mauvaise nuit, quelques contractions au niveau de la nuque et une migraine naissante, je plonge la tête sous l’eau tiède, fais quelques allers-retours sur ma ligne, de brasse et de crawl.
Lors de la brasse, j’essaie de faire des mouvements énergiques, et de garder un rythme relativement soutenu.
Lors du crawl, je veille à garder les abdos contractés, à bien étendre mes bras pour chercher le plus loin possible devant moi, en provoquant une légère rotation du corps, puis de tirer le bras étendu vers le bas, dans l’eau, en poussant une masse d’eau la plus large possible, et de ramener ce bras le long de mon corps. Et puis c’est l’autre bras qui sort de l’eau et esquisse un geste similaire… Tout cela en veillant à un battement régulier des jambes, sans pour autant que ce battement ne devienne trop ample. Et finalement, c’est le corps entier que j’essaie de détendre, de ne pas précipiter exagérément vers l’avant, afin d’économiser de l’énergie et du souffle, et de gagner en endurance. Tout est une question de mesure et de puissance bien placée.
La journée commence bien.
Collioure, vue 4, 31 août 2021.
Le début du mois de mai fut agité pour des raisons diverses. Un weekend ailleurs avec d’importants retards de transports à l’aller et au retour. Et un début de semaine éprouvant côté professionnel. Dans les remous du courant de ces sept premiers jours, j’ai essayé de continuer la lecture d’A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleur, de Marcel Proust, mais difficilement. Même si l’œuvre m’offrait des instants de douce évasion vers un ailleurs vacancier et charmant, ces instants s’immisçaient dans les interstices d’une accumulation étouffante d’agitation extérieure additionnée à l’excitation du moteur intérieur qui peinait à réduire son régime, à redescendre en première vitesse, à redescendre même à un point d’arrêt véritablement récupérateur.
L’ébullition du mois de mai, avec ses bruits et contacts incessants, m’entraînait dans une partie de bataille navale où mes navires intérieurs, mes fragilités dissimulées, ne cessaient d’être touchés. La sensation d’un irrémédiable naufrage de mon esprit provoquait en moi de douloureuses angoisses. Je sentais que le début du printemps était une sorte de sursaut de la société, aspirant à une frénésie continue, se saoulant d’actions démonstratives et de brouhaha.
J’ai finalement terminé la lecture des Jeunes Filles, et il est bien naturellement difficile pour moi de livrer un avis « à chaud », tant ce fut une lecture longue, m’accompagnant depuis plus d’un mois, et complexe, au nombre vertigineux d’images et de réflexions précieuses qu’il serait bien vain d’énumérer ici. Il faut maintenant que je digère les impressions multiples que m’a procuré ce roman que je pense important – l’histoire littéraire le confirme bien sûr – et de revenir dessus, tant il y a de choses remarquables et en quelque sorte « utiles » que j’ai pu y relever.
Ce début mai, grâce à plusieurs débats et fils de discussions, je me suis interrogé sur ces livres dits « classiques » qui nous tombent pourtant des mains, qui semblent inaccessibles et bien trop laborieux, et s’il y avait une sorte de devoir ou de responsabilité à quand même explorer ces œuvres. L’une des principales raisons d’une sorte de blocage littéraire chez nombre de personnes semble être que certains livres sont donnés bien trop tôt à des élèves ainsi bien trop jeunes. Des collégiens et des lycéens se retrouvent à devoir se débattre de manière quasi-traumatisante dans les méandres d’un Zola ou d’un Stendhal, par exemple, sans avoir acquis les outils et les clés pour véritablement atteindre et pouvoir jouir de ces œuvres.
Ce sont des périodes de vie où nous manquons encore d’expérience, de technique de la langue, tout bêtement de vocabulaire, et où l’on est encore très peu en contact avec une écriture, un parler, littéraire, qui peut avoir plus d’un siècle.
Comment prendre du plaisir lorsque l’on ne comprend qu’un mot sur trois, que l’histoire et même la beauté du texte nous échappe ?
Mais je pense que plus tard, il est bénéfique de revenir vers les œuvres « classiques » qui nous ont ennuyées lorsque nous étions jeunes. Car un livre de ce type a fait ses preuves auprès d’une critique expérimentée, et a rajouté dans ce monde une parcelle incontestable de beauté et de poésie. Et fort de nos divers apprentissages, il vient un âge où nous devenons forcément plus réceptifs à un art d’une telle complexité, comme il nous vient aussi à un moment donné l’amour d’un café bien corsé…
Et même plus âgé, ayant fait l’école de la vie avec ses parcours d’obstacles, un livre de ce type reste une leçon exigeante, ne sous estimons pas l’effort : leçon de style, leçon de langue, vision déroutante de beauté, et il faut être patient et avoir la curiosité de creuser le texte, chercher les mots et le sens, à l’aide d’une bonne présentation de l’œuvre, des notes, d’émissions…
Il y a des œuvres difficiles. Certaines pages de Proust sont difficiles. Mais le plaisir ressenti en comprenant une pensée complexe ou en réussissant à générer dans notre esprit une image particulière de l’univers proustien (un tableau d’Elstir, par exemple), est une expérience recelant un grand plaisir, qui agit profondément sur notre façon de voir, de comprendre le monde et sa beauté, et vaut donc incontestablement et largement l’effort que l’on investit au départ, dans cette lutte avec le texte.
Mais il faut le prendre comme un jeu, comme un sport de la pensée, amusant et artistique, et non comme un travail. Nous ne sommes pas obligés de lire, et encore moins obligés de lire Proust. Ni d’apprécier ce qu’on y lit. Mais il y a un muscle virtuel de la lecture qui peut être entraîné, et la progression est bien plus rapide que l’on croit. Le plaisir est donc un facteur important de cette progression, et je reconnais qu’il n’est pas forcément conseillé de commencer par Proust. Mais la Recherche se présentera, un jour, à celui qui s’aventure sur le chemin de l’histoire de la littérature, à celui qui s’intéresse à ces œuvres qui ne cessent de décontenancer, de dérouter, tant elles semblent dire plus que ce que l’on est capable d’assimiler au premier abord.
Je me suis un peu égaré dans mes pensées… Revenons vite à notre tisane qui s’est légèrement rafraîchie entre-temps. Reprenons confiance en ce mois de mai qui, par ses jours fériés, ses potentiels ponts, promet aussi de longs moments de calme. Depuis quand n’ai-je pas fait d’exercices de respiration ? Soufflons un peu, maintenant que l’on peut s’allonger près de la fenêtre, et se laisser bercer par la rumeur des oiseaux… Ouf… Je regarde maintenant ma bibliothèque, guettant une inspiration, une envie qui motiverait ma prochaine lecture… A bientôt !
Kaz
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