La rentrée est là, avec son attendu retour à la réalité. Retour aux habitudes de l’année précédente, augmentées si possible quelques modifications amélioratives. Temps de lecture, temps d’écriture doivent être préservés coûte que coûte, bien entendu. Et le calme, source nécessaire à toute méditation, à toute inspiration, doit être défendu bec et ongles. Ces vacances, quelques écrits se sont accumulés dans mon carnet et sur mon téléphone. J’en restitue ici des bribes, en guise de nouvelle chronique, de chronique nocturne. Bonne lecture.
Conte bâclé I
Un homme encore jeune, malgré une barbe imposante de deux semaines, vient de finir la lecture d’un long livre. Il le range soigneusement dans son étagère, non sans ressentir une certaine émotion. Le hasard fait bien les choses : il se trouve qu’un autre roman l’attend sur sa table de chevet, disons Le Lys dans la Vallée de Balzac. Or l’homme demeure tout plein des mots et des idées de sa précédente lecture, et tout essoufflé aussi. Il hésite, soupèse le volume de Balzac, le repose sur la petite table d’acajou. Il préfère alors se rendre en librairie, où il lui prend le plaisir coupable d’acheter trois ou quatre romans de plus. Il porte soigneusement ses nouvelles acquisitions dans un sac de lin jusqu’à chez lui. Il les expose sur une table basse. Qu’elles sont immaculées, ces couvertures neuves ! Il aime sentir l’odeur fraîche de la colle et du papier. Là encore, il hésite par lequel il pourrait commencer, l’imaginaire échauffé par les quatre livres. Ces derniers, il lui semble qu’ils lui susurrent ces mots : « Laisse-toi prendre dans nos pages, que de plaisirs qui t’attendent ! Cette envie que tu as eue toute à l’heure, fais qu’elle ne soit pas passagère ! ». Troublé, il court à la médiathèque pour en emprunter quatre autres. Et les huit livres se trouvent alors chez lui, l’appelant, criant, hurlant dans son esprit : « Lis-nous ! Tu viens tout juste de nous acheter, de nous emprunter, mais donne nous vie, enfin, nous le méritons tous ! ». L’homme est pris de vertige, transpire, tremble à l’idée du Destin et de la Fatalité. Effrayé, il se réfugie dans sa chambre, ferme bien la porte, se met au lit, et commence la lecture du Lys dans la Vallée de Balzac.
Plateau de Lacamp, 2, 24 décembre 2023.
Conte bâclé II ou le grand secret des autres lecteurs
– Je prends habituellement grand soin de mes livres, aussi ne pourrait-on m’imputer la dégradation accélérée puis le détachement des pages de mon exemplaire du Côté de Guermantes de Proust…
– Monsieur, ce bouquin fait plus de mille pages, il en fait même mille soixante-dix pour être exact, et c’est un livre au format poche, le carton et la colle sont de qualités moindres… Alors que si vous aviez opté pour l’exemplaire grand format broché de la NRF…
– Écoutez, j’ai pris le poche, le mal est fait, et voyez comme le livre est cassé ! Les pages s’envolent et tombent ! Ne pourrait-on pas envisager un remboursement ?
– Hélas non, je ne peux rien pour vous, et vous êtes bien le premier, à ma connaissance, à vous plaindre de cette supposée infirmité livresque.
– Enfin ! Comment les autres font-ils pour lire Proust sans détruire leurs exemplaires ?
– Proust, en poche.
– En poche, oui. Comment le font-ils ? Cela me paraît absolument impossible ! Quel est donc ce prodigieux secret des autres lecteurs, pour que leurs livres, un peu épais, certes, au format poche, restent intacts ?
– Monsieur, la prochaine fois, conseil de libraire, allez-y avec plus de délicatesse…
Kaz
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