En ces mois qui mènent à la fin de l’année et dans les teintes brunes de l’automne, les nuits ne cessent d’avancer leurs rendez-vous et de prolonger leurs séjours en ce monde. La nuit vient, s’installe dans un frisson, change les bruits et les odeurs de la rue. Le cerveau observe tout cela avec l’appel inconscient d’une très ancienne hibernation : oui, c’est l’envie de se blottir dans un plaid, de mettre de grosses chaussettes en laine, de se réfugier dans les pages chatoyantes et chaleureuses d’un roman, de vers, ou encore devant un film avec M.A.. Après l’effervescence de l’été, la somnolence des foules, le calme en poudreuse sur les feux de la ville.
Explorer la narration et le style
Écrire, une fois que l’on s’est lancé à vouloir raconter quelque chose, est un parcours d’obstacles. Et plus on en vient à travailler les phrases, à chercher des formulations, plus les difficultés se dessinent, semblent d’abord infranchissables. Comment décrire une scène, sans pour autant tomber dans l’ennui d’un enchaînement protocolaire, ou dans une série d’instructions chronologiques, mais raconter quand même ce que l’on veut ? Comprendre la capacité de représentation du lecteur : il ne lui faut pas beaucoup de mots pour concevoir la scène, utiliser les mots pour explorer des zones d’ombre intéressantes. Ainsi, la narration doit être légère, libre, flexible, proposer son jeu, avec ses contournements, ses surprises, distiller finement l’information, et faire des phrases des sentiers sauvages de terre plutôt que des routes pavées et lourdes. Mais avoir pour cela une bonne boussole.
Ciel alsacien, 1er septembre 2023.
Le style est vraiment une question qui me travaille. Une accumulation d’imperfections inconscientes ? Des traits non rationnels ? Des failles cognitives que l’on porte dans son écriture ? Un tempérament ? Son propre rapport intime à la linguistique, et à la beauté, si, du moins, nous cherchons la beauté ? Le jeu impose de prendre le point de vue du joueur : il faut que la proposition soit plaisante. Pour cela, l’auteur, qui essaie de capter l’histoire originale par les variations de la narration et du style, c’est-à-dire de quelle angle il aborde le récit, et de quelle manière il l’exprime, peut s’appuyer sur une certaine marge de manœuvre. Ne pas faire des phrases trop longues, par exemple. Ne pas recopier des mots trop savants du dictionnaire, ou faire des références trop recherchées. A moins que cela serve au jeu de la narration et du style.
Mais réfléchir au style est un exercice qui demande une capacité de prise de recul sur notre propre plume, de distinguer les phrases et les mots d’un élan spontané, d’être le relecteur intransigeant de nous-même, et de ne chercher qu’à capter le surprenant, l’inattendue authenticité. Se confronter aux tours inconscients de sa voix intérieure, oser éclairer ce qui dans la pénombre paraît beau ou du moins agréable, et voir à la lumière du travail de relecture le corps nu du texte. Voir ce qu’il y a de chantier, de terrain vague, en-deçà des colonnes marbrées émergentes, et cultiver également ce sol.
Favoriser l’introspection
Lorsque chaque mot posé doit être soupesé et calculé, inséré dans une longue équation dont le résultat nous est encore inconnu, l’écriture perd soudain tout de sa vie éolienne, pour devenir un métier d’orfèvre, minimaliste, réfléchie. La capacité à composer un texte requiert alors une concentration très importante, supérieure aux efforts intellectuels que l’on peut être amené à fournir dans notre quotidien tristement lambda. Et notre cerveau a pour cela besoin d’énergie et de calme, ainsi qu’un régime spécifique. Ne le saturons pas d’informations inutiles qui pourraient freiner nos tentatives d’écriture. Le silence est nécessaire à la création. Et ce régime spécifique, ce sont les livres, et ne consommons pas trop d’écrans, d’images et de vidéos qui par leur vivacité risquent de faire fuir les mots !
Voici la nuit
L’obscurité bruineuse s’immisce dans notre ciel, et déjà nous nous sentons fatigué, prêt à poser la plume. La journée a été belle, et nos cellules se sont gorgées de soleil. Maintenant que la bête a craché son venin, il s’agit de la nourrir au plus proche de la bibliothèque, de lui donner en sacrifice vespéral quelques pages… Je n’ose citer les auteurs que je donne à manger à la Chose affamée… Bonne nuit, beaux voyages.
Kaz
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