Tels des alpinistes en mission d’ascension, nous avons gravi les températures durant ce qui semblait être le mont chaud de l’été, avant que nous ne découvrions qu’il s’agissait en réalité d’une chaîne, dont les premiers pics de juin se prolongeaient jusque dans les confins de juillet et jusque même les contreforts et les premières bandes d’août. Et exténués, nous tentons maintenant de discerner, mais sans ne rien voir, à travers l’épais brouillard de l’avenir, si d’autres montagnes suivront, ou si nous arrivons enfin au terme de nos efforts d’ascension.
Les brusques variations de température, traversant les paliers de chaleur, explorant des nuances qui nous étaient encore inconnues entre le chaud et le trop chaud, nous forcent à réviser ce qui est supportable et ce qui est étouffant.
L’esprit confus, plein de torpeur, a alors du mal à atteindre cet état de recueillement, pourtant vital pour moi, par la lecture et l’écriture, cet état méditatif où je suis capable de pleinement me plonger dans un livre, ou bien d’écrire un texte avec une espèce de troisième œil capable d’évaluer ma satisfaction personnelle et de valider la qualité, à mon humble niveau bien entendu, de ce que je peux produire.
Je ne sais donc pas, par la fatigue, par la chaleur, si je suis réellement satisfait de ce que j’écris, si ma conscience, une fois dans la pleine lumière de toute sa forme, le validerait.
Il n’est donc pas exclu que le moi du prochain automne, reposé, ré-énergisé, revenant sur ce texte, le relisant, le trouve médiocre, et s’étonne qu’il vienne de mes mains, de mon esprit, et jugera peut-être sévèrement jusqu’à ma capacité générale d’écrire.
Telle est la difficulté d’écrire en été.
Paradoxalement, dans les vastes pans de lumière, et les faisceaux assommants, de l’astre de notre système, l’esprit est à l’ombre, dans une sorte de demi-sommeil, les mots et les phrases coulent de manière bitumeuse, collent, les idées se mélangent et ralentissent dans le chaudron habituellement fécond. L’esprit est tout englué de fatigue, le stress revient en sursaut face aux responsabilités que l’on n’a pu tenir au vu de notre état de forme.
Abords du Rhin, Kehl, 25 janvier 2024.
Et même la cellule monacale dans laquelle on aimait se retirer quelques fois, dans la semaine, peut être devenue trop chaude, irrespirable, trop bruyante avec les fenêtres ouvertes, ou envahie par la faune estivale des insectes volants.
Il suffit d’ajouter à cela la recrudescence des fêtes, des visites, de la vie sociale, et alors la fatigue va en s’amplifiant, la soif de calme, d’un refuge, devient une obsession quotidienne.
Là où l’on se permettait de lâcher du lest dans des temps normaux, c’est-à-dire d’accepter les concessions de nos obligations sociales et professionnelles sur notre temps de lecture et d’écriture, car on savait que l’on avait plus tard dans la journée une bonne heure de solitude, et bien dans ces phases de survie, où la vie intérieure est quasiment asséchée, l’on sort les crocs et les griffes pour défendre le quart d’heure où l’on pourrait aller s’allonger et lire, où nous sommes obligés de défricher un temps plus fugace et spontané que nos saines habitudes d’avant.
Voilà la difficulté de l’été.
Je vous prie d’excuser l’analogie convenue qui suit, mais la vie intérieure pourrait être vue comme une plante verte en pot, une plante d’intérieur, qui a besoin d’un arrosage régulier pour être maintenue en vie, et qui risque de dépérir lorsque l’arroseur la néglige. Ainsi, après plusieurs jours sans arrosage, la plante jaunit, la terre durcit, et lorsque l’arroseur revient avec un seau plein d’eau, décidé à la sauver au seuil de la mort, il ne peut d’un coup déverser toute son eau sur la plante, au risque de l’achever, et donc dans le sens de la vie intérieure, de s’en dégoûter, ou de paniquer. Non, il faut y revenir par petites touches, par petits arrosages successifs, veiller véritablement à son épanouissement, afin de graduellement retrouver, du côté de la plante, sa verdeur d’origine, et du côté de la vie intérieure, les mêmes sensations, la même profondeur, la confiance, de retrouver les pensées, les images, tout ce monde plein de richesse que l’on avait dû, probablement malgré soi, abandonner pendant un temps.
Ainsi, après des jours agités, ou du moins animés par d’autres types d’activités que la lecture, que l’écriture, que le simple recueillement, revenir au livre est d’abord une démarche laborieuse, lente, peut-être frustrante. J’avais l’habitude, dans le passé, étant plus en forme, de lire une cinquantaine de pages, je n’en lis qu’une petite dizaine. Lorsque je prenais mon carnet et mon stylo, je couvrais aisément une page sous le flot de l’inspiration et de l’habitude, maintenant c’est à peine si je note quelques mots, quelques idées. J’appréciais les quelques instants qui m’étaient donnés dans une journée de calme, de répit, de silence, maintenant je panique car je sens que ce n’est pas assez…
Et comme la plante que l’on arrose patiemment, à petites doses, mais régulièrement, et comme le nageur qui revient à la piscine après une pause, et a besoin de plusieurs séances avant de retrouver ses sensations de jadis, il faut savoir persévérer, mais continuer toujours dans cette quête restauratrice, car l’ultime récompense, inestimable, et peut-être ce qu’il y a de plus précieux sur cette planète, c’est ce jardin secret, c’est ce domaine spirituel, c’est cette confluence d’idées, d’images, de pensées, de mondes et d’histoires, cette source de bienveillance, d’amour, de passion, que constituent notre vie intérieure.
Kaz
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