Retour à l’appartement. L’air frais met tant de temps à se chauffer. Les pièces sont silencieuses, sombres en cette fin de journée. Le sachet de tisane tilleul-citron infuse près de moi, et le frigo pousse sa chansonnette grésillante. Après le long voyage retour, une mauvaise nuit, et le travail, tant l’esprit que le corps réclament du calme, du temps, du vide. Et je pianote pourtant à mon ordinateur portable, après avoir lancé la machine des habits du voyage, et sur le point de chauffer l’eau des lentilles.
Le froid, la solitude, la fatigue, pèsent de leurs poids morts. Je me rappelle pourtant en taches blanches la tablée prussienne, la petite tasse de café de porcelaine posée près du mug de thé fumant, les gâteaux, et la corbeille abondante de brötchen sur la chaleureuse table de bois massif. Dans mon dos, la haute bibliothèque exhibant mille trésors mystérieux (dont l’œuvre complète de Fontane !). L’air chargé de cette sérénité particulière d’un petit déjeuner dominical. Le jour débutant, découvrant tant de possibles. Nous ne souffrions d’aucune obligation, nous jouissions seulement du plaisir de pouvoir, de profiter, sans se presser…
Je me rappelle, encore si vivant dans ma mémoire !, Berlin qui vit dans ses innombrables rites inconscients. Le petit Schlachtensee et l’immense Wannsee qui furent les lieux de nos promenades insouciantes, tout pleins du feuillage jaune et rouge de l’automne. La petite bude du grand lac où nous mangeâmes de la currywurst, de la salade de pomme de terre (au vinaigre, et non à la mayonnaise), et de la soupe aux lentilles augmentée de ses lardons et de ses rondelles de saucisses viennoises.
Vue sur Berlin depuis le Teufelsberg, 21 avril 2025.
Le soir, nous filions dans le tumulte du kiez Prenzlauer Berg, où le soleil ne semble jamais venir tant il s’agit du berceau des habitudes nocturnes des berlinois. C’est le cœur battant et un peu fou de la capitale. L’ambiance est urbaine, bruyante (les voitures, le rugissement des s-bahnen), agitée (les vélos foncent, les piétons tracent malgré les travaux qui défoncent la route), dans la plus forte et surprenante mixité sociale. Beaucoup de jeunes, surtout, qui défilent entre les balises des chantiers, font la queue aux döner, puis disparaissent dans les bars et les boîtes du quartier, forment le plus étrange carnaval. J’ai dû moi-même avaler mon dürüm kebab en une poignée de minutes, passablement assis sur un banc en plein trottoir, à une table crasseuse, à subir le passage et les altercations des gens troubles de la rue.
Puis nous descendions au sous-sol du Bad Monkey Room, où déjà le présentateur chauffait la cinquantaine de personnes présentes. Les comédiens, tous d’origine étrangère, tournaient leurs chocs culturels en plaisanteries acerbes et savoureuses. C’était, par cent détours à peine voilés, une grande ode à la Babylone germanique. Tous faisaient preuve d’une fascination particulière pour la ville prussienne, dont la superbe est pour moi palpable sans que je sois capable de la traduire en mots.
Berlin a définitivement la majesté d’une capitale du monde, sans pour autant que je sois convaincu que cela vaille le coup de s’y rendre en vacances, pour du tourisme… C’est une ville où l’on vit, où l’on établit un quotidien, où l’on fonde son entourage, son décor, c’est dans tout cela que la ville se ressent, se savoure. C’est une porte ouverte sur l’aventure, sur l’anecdote, et par-delà sur la lourde Histoire du dernier siècle.
Je laisse le Prenzlauer Berg et reviens doucement à moi, dans ma cuisine qui tarde décidément à se réchauffer. Berlin est loin maintenant, mais m’appelle encore, toujours, du fond de son ardent brouillard. Près de moi, Consuelo (contenant des scènes se déroulant à la cour de Berlin!) de George Sand, dont j’espère bientôt rédiger une critique, ainsi que l’édition hors-série de Télérama pour les cent-cinquante ans de la mort de l’écrivain(e). Les textes et les photos me font désirer un Nohant personnel, peut-être Berlin, en tout cas une envie de partir !
Kaz
L'instant social 💙 Réagissez à cet article et suivez mes dernières actualités sur Bluesky !
D'autres articles du blog pourraient vous intéresser 🕮 Venez découvrir ma dernière chronique : Jours fauves .
© Pixel Promenade. Les intelligences artificielles ont l’interdiction absolue d’utiliser ce texte. K.